Témoignage de Mr. et Mme Barbotin (coiffeurs près de la place de la République, actuelle rue du sergent Pireaux)

Mr : On est arrivé le 10 janvier 1950. On est venu à Eragny, car on était jeunes mariés et sans un sou. Moi j’avais été fait prisonnier pendant 5 ans. Ce n’est pas là que j’avais fait fortune !…

On a cherché un salon de coiffure pas trop cher. On est venu voir ici, c’était minable à ce moment-là. Il n’y avait même pas l’eau courante. Pas de chauffage au mois de janvier. Alors on a essayé de se débrouiller quand même ; il ne faut pas trop se plaindre. On ne s’en est pas trop mal tiré… avec beaucoup de travail.

Mme : Dans le salon de dames, il y avait juste un fauteuil percé. J’ai tout de suite mis un coussin et puis comme linge, 10 torchons troués. Invraisemblable !! Mais à ce moment-là, après la guerre, tout le monde était à peu près pauvre. Puis il fallait démarrer, c’était çà ou rien. On s’est privé de viande, on s’est privé de vêtements. Inimaginable ! On ne peut pas l’imaginer dans la vie de maintenant. La première semaine j’ai fait 3 mises en plis ! …

Mr : Il n’y avait pas de clientèle, j’ai fait quelques coupes de cheveux. Mais c’était pas grand-chose, des vieux bonshommes venaient se faire raser. On faisait beaucoup de barbe à ce moment-là, oui, c’était pas la joie ! Les gens d’abord ont été surpris de nous voir en blouse blanche. Ils ont pensé qu’on ressemblait à de vrais coiffeurs. Alors petit à petit, ils sont venus.

Mme : Pour les shampooings, on allait chercher l’eau au fond de la cour, à la pompe. On remplissait des seaux d’eau et on faisait chauffer l’eau dans la cuisine sur le petit butane. Avec des hydrocapes c’est à dire des petits ustensiles de la coiffure qu’on remplissait d’eau, on faisait les shampoings. C’est inimaginable, mais c’est la vérité.

Tous les écoulements d’eau passaient dans le caniveau. Quand je faisais une coloration un peu acajou, cela coulait rouge et le voisin charcutier, c’était ses eaux grasses et l’eau rouge de son boudin ! C’était horrible. Tout coulait dans la rue.

Mr : Mais enfin, il y avait une si bonne ambiance entre voisins, entre gens du quartier, entre villageois. On s’entendait si bien, qu’on passait sur bien des choses. C’était comme en famille, on s’amusait avec eux.

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Installation du nouveau salon de coiffure

barbottin 1967

Quand on a fait construire le nouveau salon, en 1960, on a eu de la clientèle. Il n’y avait pas de chômage à ce moment-là. Il y avait un tas d’usines dans le coin, la LTT à Conflans, la Ber Manille qui s’est montée aussi à Conflans, Simca à Poissy. Il y avait la papeterie. On avait beaucoup de clients des usines. On gagnait de l’argent à ce moment-là. Les clients n’étaient pas regardants. Ils nous faisaient confiance.

« Je vous coiffe comment Madame ? » – « Comme d’habitude » et puis elles s’endormaient…. Elles étaient très fatiguées, elles travaillaient en usine ; elles faisaient les 3 x 8, elles « faisaient la nuit » même, tout en ayant des enfants. Elles gagnaient de l’argent, mais elles étaient très fatiguées. Quand elles se réveillaient, elles me disaient : « Vous avez fait mon régécolor ? » – « Mais oui madame, c’est fait ». Certaines s’endormaient sous le séchoir. Certaines apportaient leur tricot, leur couture, des haricots verts à éplucher.  C’était la famille voyez-vous. Je n’offrais pas le thé ou le chocolat comme ils font maintenant ou le café, c’était à la bonne franquette.

Animations dans le village  dans les années 50 – quelques anecdotes :

La fanfare.

C’était en 53, 54. La société de football faisait une fête sur le stade. Pour faire un peu de publicité, pour faire parler d’eux, beaucoup de joueurs de football s’étaient déguisés. Ils avaient pris des grands couteaux du charcutier pour faire peur à tout le monde.

Ils avaient des couvercles de lessiveuse, ils tapaient dessus. J’ai entendu du bruit, je suis sortie sur le pas de la porte avec les clientes. Les clientes avaient leurs bigoudis, leur peignoir. Les jeunes nous attrapent par la main et ils nous entrainent dans leur farandole sur la place de la République. C’était rigolo, les clientes avec les peignoirs et les bigoudis, les voilettes, les filets et on a fait la farandole sur la place de la République ! Mon petit garçon qui avait à peu près 4 ou 5 ans poussait des hurlements devant la porte : « Ils ont pris ma maman ! ils ont pris ma maman ! ». Il était effrayé. Alors vite, on est revenues au salon et on a continué à travailler et les clientes à se faire coiffer. On est resté de très bonne humeur. C’était sympathique comme ambiance.

Les fêtes, vous savez, c’était long à démarrer après la guerre. Il y avait des théâtres ambulants.

Une fois ce n’était pas des comédiens, c’était des forains qui avaient monté une tente et ils avaient joué « les deux orphelines ». C’était si triste… et pourtant tout le monde riait. Ils étaient très peu de comédiens et, ils courraient en coulisses se changer pour changer de rôle. Qu’est-ce qu’on s’amusait !  « Les deux orphelines », c’est triste pourtant !

Ah oui ! on riait et on ne se gênait pas. Ils jouaient tellement mal, et puis… les voir courir dans les coulisses, arriver à moitié habillés pour continuer à jouer, c’était à mourir de rire.

Ils avaient un camion pour mettre leur matériel. Ils passaient, puis ils s’en allaient…C’est vrai que c’était juste après la guerre. Alors à ce moment-là il ne fallait pas grand-chose pour vous distraire.