Les tranchées françaises étaient à quelle distance des tranchées allemandes ?

Je ne me souviens plus à quel endroit du Front nous étions, en 1ère ligne, près d’un canal, nous d’un côté, les allemands de l’autre, 50 mètres environ nous séparaient.

Il ne faisait pas bon mettre son nez dehors trop longtemps.

Par contre, à gauche de Reims, face au fort de Brimont, occupé par les allemands , 300 mètres environ nous séparaient.

Deux réseaux de fil de fer barbelés, d’une largeur de 20 mètres, un devant chaque camp étaient en place.

Comment vivaient les hommes dans les tranchées ?

Quand la compagnie était en ligne, son rôle était de surveiller l’ennemi et d’être prêt à combattre à tout moment.

Que ce soit sous un soleil de plomb, que ce soit par le froid et le gel, que ce soit sous la pluie ou la neige, que ce soit sous les balles et les obus, il fallait veiller jour et nuit, afin de ne pas se laisser surprendre par l’ennemi, ce qui aurait pu avoir de fâcheuses conséquences.

Dans les tranchées, il n’y avait aucune possibilité d’écouler l’eau en cas de pluie, aussi, il était fréquent de patauger dans l’eau et la boue, une boue liquide et épaisse qui recouvrait les chaussures parfois.

En hiver, il y a eu quelquefois des évacuations pour pieds gelés.

La « veille » se prenait à tour de rôle et sa durée variait selon la température.

Pendant le repos on pouvait lire, écrire à sa fiancée, jouer aux cartes, coudre, chacun était libre d’employer son temps selon son bon plaisir.

La nourriture

La cuisine était toujours à l’arrière à un kilomètre environ, selon les possibilités.

Deux hommes, par tous les temps, allaient y chercher les repas, le café et la boisson. Quand ils revenaient, la soupe arrivait tiède parfois froide. Pas question de faire du feu pour la réchauffer, bien vite on serait repéré et le dessert arriverait sous forme d’un obus bien placé !

Les pommes de terre, les nouilles, les haricots figuraient souvent au menu. Nos cuisiniers n’étaient pas des chefs d’un 4 étoiles, mais ils faisaient ce qu’ils pouvaient avec le peu de moyens dont ils disposaient.

Quel que soit le menu, hors d’œuvres « rata » et dessert se prenaient dans le même récipient qui s’appelait « la gamelle » et que l’on tenait précieusement sur les genoux.

Le repas terminé, restait à faire la vaisselle, mais il n’y avait pas d’eau ! Alors on promenait une bouchée de pain dans la gamelle, qui ainsi nettoyée, était prête pour le prochain repas.

L’hygiène dans les tranchées

C’était une des épreuves des combattants. Dans les tranchées, il n’y avait ni eau, ni salle de bains. Les quelques bidons d’eau qui nous venaient de l’arrière étaient le plus souvent gardés pour la boisson. L’eau nous venant du ciel, irrécupérable, faute de récipients, ne pouvait servir, aussi la toilette était souvent impossible pendant l’occupation des lignes.

Rester des semaines entières sans toilette, sans changer de linge, coucher quelques heures dans un abri sur des paillasses jamais renouvelées et pleines de vermine, dormir toujours vêtus car il n’était pas question de se déshabiller.

Alors bien vite, nous sentions que des petites bêtes habitaient notre corps sans contrat de location. Les soldats appelaient ces petites bêtes : les « totos ».

La relève

Après 2 ou 3 semaines passées en 1ère ligne, la compagnie avait besoin de repos, c’était la relève. Une compagnie nouvelle prenait la place de celle qui partait au repos.

La relève se passait toujours de nuit, afin d’éviter d’être vus par les gens d’en face, qui n’ayant aucune sympathie pour nous, nous enverraient sans tarder quelques « pruneaux » Des pruneaux qui ne valent pas les bons pruneaux d’Agen !

Sans bruit, la compagnie s’enfonçait dans la nuit et accomplissait, à pied, les 15 ou 20 kilomètres qui nous mèneraient dans un petit village pour y trouver un repos bien gagné. Le plus souvent, nous logions dans une grange et dormions sur la paille.

Au repos, la chose la plus urgente était la toilette et aussi la chasse aux totos. On s’en débarrassait bien un peu, mais pas pour longtemps, car même au repos il y en avait ! Qu’il était bon aussi de dormir toute une nuit sans veiller et sans explosions de toute sorte.

Heureux aussi d’être redescendus sains et saufs, un fois encore, mais pensant aux bons camarades que nous avions perdus au cours de cette période. Pour ceux qui restaient, le repos terminé, ils reprendraient leur place dans la tranchée comme précédemment, parfois dans un autre secteur.

Voici en quelques mots un aperçu de la vie dans les tranchées. Il était rare qu’un séjour en lignes se passe sans accrochages avec l’ennemi. Les grandes batailles n’étaient pas fréquentes car elles demandaient une longue préparation, mais fréquents étaient les combats locaux : prise d’une tranchée ennemie, conquête d’un mamelon où l’observation était meilleure. Incursion chez l’ennemi, pour tenter la capture de soldats ou de gradés, susceptibles de fournir des renseignements et de connaître ainsi les éléments qui étaient en face.

Récit d’une incursion chez l’ennemi

Depuis une dizaine de jours, nous sommes au repos dans une forêt de la montagne de Reims. Un jour, à la tombée de la nuit, nous embarquons pour Reims en camion où nous arrivons quelques temps après. Il fait nuit, nous traversons, à pied, Reims et par des tranchées nous parvenons aux premières lignes.

Le soir, nos gradés nous apprennent que demain (10 avril 1918) nous attaquerons face au fort de Brimont où nous avons déjà pris les lignes.

Le but fixé : ramener des prisonniers.

Le lendemain, la matinée se passe à différentes préparations.

16 heures – nous avons pris place dans la tranchée de départ. Assis par terre, le fusil entre les jambes, quelques grenades dans la musette, nous attendons. C’est l’heure des réflexions et un grand silence règne.

Nous connaissons bien l’endroit, nous savons qu’il y a devant la tranchée allemande, un réseau de barbelés de 20 mètres de large. Si le réseau est intact, n’arriverons-nous pas devant lui pour nous faire mitrailler comme des lapins.

Nous connaissons aussi, le grand passage à découvert où on peut être pris sous le feu de l’ennemi. Autant de questions que chacun se pose. Et puis la pensée se porte vers les êtres chers. Pour les uns, une épouse ou une fiancée, pour d’autres des parents ou des amis. La lutte sera peut-être chaude et s’en sortira-t-on encore une fois ?

16 h 30 – Un coup de canon déchire l’atmosphère. C’est le signal. Aussitôt, quantité de nos pièces crachent le feu. Les obus passent au ras de nos têtes pour aboutir dans la tranchée allemande et y accomplir leur œuvre de destruction. Il en sera ainsi pendant 25 minutes.

16 h 55 – Le feu a cessé, seules quelques pièces tirent encore devant nous. Debout, nous sommes prêts à bondir.

17 h 00 – « En avant », un cri que nous avons déjà entendu maintes fois. Nous sortons de la tranchée, capitaine en tête traversons notre réseau, dans lequel, la nuit précédente, nous avons pratiqué des passages. Nous voici à découvert et allons très vite, trop vite même, car nos obus se rapprochent de nous.

Dans une attaque de ce genre, l’artillerie protégeait notre avance en nous précédant. L’avance était réglée entre artilleurs et fantassins et on ne devait pas dépasser l’avance prévue, et cette fois nous allions trop vite. Elle était à 2 ou 3 kilomètres en arrière et elle ne connaissait pas toujours l’évolution de la bataille.

Pour rester en liaison avec les artilleurs, nous utilisions des fusées qui étaient lancées suivant un code.

Exemple :

  • une fusée blanche demandait le tir
  • une fusée rouge demandait d’allonger le tir
  • une fusée verte de le raccourcir.

Ce code changeait de temps en temps.

17h15 – Nous arrivons devant le réseau allemand. L’artillerie avait bien fait son travail. Le réseau n’était plus qu’un enchevêtrement de fil de fer et de pieux. Accueillis par quelques rafales, et après lancement de quelques grenades, nous sautons dans la tranchée allemande.

Des abris assez profonds y ont été creusés et quelques allemands sont au bord de ces abris. Ils sont bien vite cueillis, et dirigés, sous bonne escorte, vers nos lignes. Craignant une sortie en masse de ces abris, des sapeurs du génie, qui nous accompagnaient, lancèrent dans ceux-ci des petits tonnelets chargés de poudre.

La mort passait !…

De la deuxième ligne allemande, quelques rafales partent, et nous y répondons assez vivement.

Etant agent de liaison, ma place était auprès du capitaine commandant la compagnie.

Le rôle de l’agent de liaison est de transmettre, aux autres gradés, les ordres du commandant. Il doit accomplir sa missions sans se soucier des dangers qu’il peut rencontrer en route. Il doit passer coûte que coûte, même au prix de sa vie.

18 h – L’affaire paraît terminée. L’ordre de repli est donné par le commandant et j’ai charge d’en donner connaissance aux gradés de la compagnie.

19 h – Le calme est revenu, nous ramenons nos prisonniers et nos blessés et retournons au repos, mais cette fois en camion.

Nos pertes dans ce raid furent très minimes, quelques blessés, mais dans le camp adverse, elles ont dû être très lourdes.

C’est surtout ce genre de combat qui était notre lot et qui nous causait parfois de douloureuses pertes.

Mon dernier souvenir se place au 28 octobre 1918.

Ce jour là, un obus éclatait à 20 mètres de nous. Je fus blessé par un éclat et un autre éclat tuait, à mes côtés, un jeune camarade de mon âge.

Tous deux, nous avions 21 ans.

 

Joseph Huet est né en 1887 dans une vieille famille d’Eragny.

Cultivateur, il épouse en avril 1912 Louise Valleran.

Mobilisé dès le début de la grande Guerre, il est grièvement blessé en août 1914, pratiquement le jour de la naissance de sa fille aînée Denise (qui deviendra Madame Persidat en octobre 1936).

Trépané, Joseph Huet est ensuite réformé un an après environ et reprend son activité de cultivateur à Eragny.

En avril 1920, il est élu conseiller municipal de sa commune et sera constamment réélu en 1925,1929 et 1935.Il va connaitre 4 maires successifs.

(document réalisé par Robert BODU (famille Huet)