Texte de Monsieur BERLAND recueilli par Madame Annie DUNAT .

Pour le monde entier ce 6 Juin fut une journée mémorable.  A Eragny se déroula en plus un drame particulier.

 Nous dormions avec nos deux enfants à notre domicile 179 Route Nationale. Vers deux heures trente ou trois heures du matin un bruit d’avions nous réveilla. Où pouvaient-ils bien aller? Que comptaient-ils faire? Fallait-il descendre avec les enfants à la cave qui au moins, pour les éclats, pouvait nous servir d’abri? Le bruit s’amplifiant nous décidâmes de descendre. L’alerte avait sonné. Nous ne pouvions pas faire attendre à la porte un jeune couple et leur bébé. Ils étalent pris d’une peur panique et depuis une huitaine venaient s’abriter avec nous.

Quelques temps auparavant leur logement s’était abattu sur eux, dans la région de Rouen. C’était la famille Jacques qui depuis s’est fixée à Eragny. 

Un appareil puissant devait voler à basse altitude. Nous nous installions dans la cave (non envahie alors par les pommes de terre) quand un bruit assourdissant, une explosion suivie de quelques autres ébranlèrent le quartier.

Par le soupirail, j’aperçus comme une boule de feu courant sur la route. Enfin l’alerte prit fin. Nous allâmes aussitôt vers les écoles et la mairie. Les fils électriques traînaient sur la route. Sur le trottoir, face au groupe scolaire des garçons, un amas de ferraille fumait. Je regardai par un hublot. Que vis-je? Un visage jeune et tout pâle, immobile. Un  parachute en partie déplié était repérable grâce à sa couleur claire, parmi les objets entassés.

Nous étions trois ou quatre. Tout à coup l’un de nous aperçut trois jambes. Nous en conclûmes qu’il y avait déjà là deux victimes, parmi ce qui restait du cockpit de l’avion. Aucune plainte. 

Nous partîmes vers la rue de la Gare. Face au n°11 gisait un moteur d’avion. Au moment de toucher terre il devait encore fonctionner car une pale de l’hélice s’était vrillée autour d’un des barreaux de la grille qui clôturait la petite cour. L’église était à terre le clocher d’un côté, le cadran de l’horloge de l’autre. Sur l’édifice il y avait bien eu explosion d’une ou deux bombes: l’effet était apeurant. 

06 juin 1944 - Bombe qui n'explosa pas dans l'église Saint-Germain

Sur la Place Jules Ferry dans un trou d’à peu près 1,50m de diamètre deux cylindres noirs brillaient.

Je reverrai toujours l’abbé Laynaud, notre curé d’alors (Mickey pour les intimes) prendre une pierre, descendre dans le trou et taper sur les deux cylindres. « Ça c’est les tuyaux du gaz! nous affirmait-il ». Le jour pointant enfin nous réalisâmes que les tuyaux présumés n’étaient autres que des bombes de gros calibre allongées côte à côte. Sacré Mickey et ses prédictions !

Et les Alliés lâchaient en juin des bombes à retardement! Une occasion de monter au ciel sans avoir demandé 1’absolution de nos péchés !

Péniche coulée sur le chemin de halage

 Rue du Ru en allant vers l’Oise dans les jardins à droite, d’autres bombes s’étaient enfoncées sans exploser. Du côté droit le mur de M. Caffin était à terre. Sur l’Oise une péniche déplacée par le souffle était montée à demi sur la berge. A dix mètres, encore sur la berge, un cratère fumant béait. En remontant vers le Goujon d’Eragny, (un café restaurant) oh! Surprise: une couverture sur laquelle était déjà déposé un bouquet de fleurs ! 

Sous la couverture nous découvrons un aviateur allongé avec pour équipement sa seule tenue. En face, sur la rive droite, sur Cergy, nous devinons la carlingue et les autres moteurs du Lancaster.

Dans la matinée nous apprenons que deux autres aviateurs se sont écrasés dans les jardins, rue Bernardin de St Pierre. L’avion et l’escadrille dont il dépendait, n’avalent pas Eragny pour objectif, ils devaient bombarder la gare d’Achères-triage. En survolant Pontoise à l’aller l’avion avait dû être touché, par la « Flack », la D.C.A. allemande. Une explosion avait eu lieu à bord, ne laissant aucune chance à l’équipage. Les deux cadavres tirés des débris du cockpit face au 173 Route Nationale recouverts d’une toile restèrent deux jours sur le trottoir. 

Deux soldats allemands venus de St-Ouen ou de Pontoise à bicyclette enlevèrent la toile. L’un des deux donna alors des coups de pieds aux cadavres. Cette brimade, cette insulte je la constatai par la fenêtre de ma classe. Le geste me peina. Ce teuton était odieux. Peut-être voyait-il un coin d’Allemagne écrasé sous les bombes (comme bien d’autres, en Angleterre, en France, en Russie) et ailleurs… Pour les humains la guerre devait être considérée comme une monstruosité une honte. 

Le Maire (Mr Rodet) prit des dispositions afin de faire enterrer les aviateurs. Le menuisier fabriqua des cercueils. Il était grand temps et il faisait chaud. Enfin le permis d’enterrer étant accordé, nous pûmes transporter les deux corps jusqu’au nouveau cimetière. 

Ceux de la Rue Bernardin et celui du Chemin de Hallage les rejoignirent. Je ne sais pas qui les y amena.

 Quelques années plus tard la mère d’un des aviateurs vint sur leurs tombes. Organisée par la Municipalité le 17 septembre 1988 eut lieu une cérémonie du souvenir, Pour organiser cette commémoration, un représentant de la Royal Air Force (J. SHUHAN de 78 DAVON) vint me voir  à notre domicile un dimanche après-midi. Comme il portait au revers de sa veste civile un insigne avec un oiseau – (un albatros je crois) – je le pris d’abord pour un colombophile égaré. 

J’étais alors Maine-Adjoint, ce qui expliquait sa démarche.