Madame DENIS

J’ai fait mon apprentissage trois ans à l’école de couture de Conflans. Quand je suis sortie, je n’avais pas de travail. Nous habitions Saint-Ouen l’Aumône. Maman faisait des cravates, elle avait commencé dans les années 50. Moi je m’y suis mise aussi. Il faut bien faire quelque chose.

A l’époque, c’était une personne elle-même cravatière qui recrutait des ouvrières à domicile.  Il fallait aller chercher les pièces de cravates chez elle à St Ouen l’Aumône et les rapporter finies.  Ce n’était pas loin évidemment, mais on n’était bien moins payé, c’est elle qui avait tout le bénéfice.

Quand on commence ce métier, la personne qui nous livre la fourniture, nous montre rapidement comment faire. Ensuite Si c’était mal fait, si le motif n’était pas au milieu, il fallait le refaire et on n’était pas payé.

On allait chercher des paquets de cravates ‘hauts comme ça’. Elles arrivaient en trois morceaux et il nous fallait les coudre. Elles étaient découpées sur Paris. On allait les chercher par exemple le mardi, il fallait les ramener le vendredi, on n’avait pas huit jours. Ce n’était pas de la belle cravate, elles étaient faites avec de la rayonne ordinaire. On cousait soixante douzaines par semaine. Mais on ne décidait pas du nombre, c’était selon la volonté du patron. Il voulait du rendement.  Comment voulez-vous ne pas avoir de tendinite !

On était payé à la cravate. Plus on en faisait, plus on était payé. Le prix de confection d’une cravate était dérisoire. Maintenant avec les euros, je ne sais pas combien ça ferait et je n’ai plus les fiches de paie. On ne comptait pas les heures de travail.

 

COMMENT ON REALISAIT UNE CRAVATE  « ordinaire » :

On avait un grand morceau, le petit pan et le milieu. On assemblait les pièces. Pour les ourlets, on avait un pied à ourlet, plus tard on a eu une machine un peu plus professionnelle. Je mettais le paquet de grands morceaux sur la machine, l’autre paquet (l’entre-deux) entre les bras, et le petit pan sur les genoux. J’assemblais les trois morceaux. Mon frère avait fabriqué une baguette  en métal pour retourner plus facilement la cravate. Ensuite on repassait .On mettait les cravates terminées en tas sur toutes les chaises.

Ma mère réalisait de la cravate ordinaire dite « à la retourne », elle piquait par étape, ensuite elle retournait le tissu, elle en cousait deux fois plus que moi.

 Moi, c’était des cravates de luxe en cinq morceaux, je réalisais une cravate d’un seul coup.  J’avais ma planche, j’étais à la bonne hauteur, j’étais bien installée. Il me fallait utiliser une longue aiguillée, un fil qui fait la longueur  de la cravate. On ne peut pas faire de rajout de fil pour préserver  l’élasticité.

On avait un poids pour tendre le tissu et même un coupe-fil. La doublure nous était fournie mais pas le fil. On avait toute une gamme de fils, le patron nous le  livrait mais il fallait le payer. Il en fallait de toutes les couleurs, on avait des grosses bobines. Pour les cravates ordinaires, la couleur du fil n’avait pas d’importance car il ne se voyait pas.

Pour finir, on mettait une petite étiquette, blanche en carton que l’on cousait  dans la couture avec le prix, puis la griffe, enfin une petite bride de finition.

La cravate finie, on la prenait par le milieu, on faisait des paquets de douze qu’on attachait avec un galon.

montage d'une cravate 2montage d'une cravate 1

L’hiver il fallait coudre à la lumière électrique. Il fallait une lampe qui éclairait bien car c’était pénible de travailler sur du tissus foncé.

J’ai fait des cravates de toutes les tailles, il y a eu la mode des larges, des étroites… Les cravates ordinaires dites ‘Cravates à la retourne’ étaient aussi fabriquées dans des ateliers sur des machines à coudre, alors que les cravates de luxe étaient faites entièrement  à la main.

Je n’ai jamais fait de nœud papillon, par contre, une année, mon patron avait un brevet pour une cravate avec le nœud tout fait, montée sur un élastique. On en a fait pendant une année. On avait le grand morceau de cravate et un petit bout ; on cousait le nœud, ensuite on passait l’élastique. C’était pour des adultes. Ca avait marché. Ce n’était pas si facile que ça de faire le nœud.

Quand j’ai commencé dans les années 55, la personne qui nous fournissait le travail faisait elle aussi des cravates mais elle n’était qu’une intermédiaire. Cela n’a pas duré très longtemps. On a su par d’autres  qu’on pouvait aller chercher directement les cravates à Paris.  On a trouvé un patron, dans le quartier du Sentier, rue Réaumur. Comme Maman ne payait pas le train, c’est elle qui y allait, elle partait avec ses deux valises. C’était lourd. Bien souvent c’était le mardi et le vendredi,  elle emportait les cravates terminées et elle revenait avec des morceaux. On avait un week-end bien rempli. Moi je n’ai jamais beaucoup travaillé le week-end. Mon mari ne voulait pas.

Nous étions très nombreuses à faire ça. Maman me disait que dans le train elles étaient toute une bande.  Elles se retrouvaient le mardi et le vendredi au train à ST Ouen l’Aumône avec deux lourdes valises pleines de cravates. Le patron est venu souvent à la maison entre deux voyages quand il y avait une urgence, parce qu’il  fallait en fournir davantage parfois en une journée. Un jour mon Papa l’a sorti de la maison tellement il était en colère. Par contre à la morte saison on n’avait aucune commande.

Les gens qui possédaient une grande maison avaient une pièce réservée à la couture. Moi je cousais dans ma cuisine. Plus tard  on a acheté une grosse machine, une confectionneuse, une machine à coudre comme il y en a dans les ateliers, une machine de professionnel qui coud vite. Au lieu de lever le pied de biche à la main, on manipule avec le genou, mais la petite manutention, il fallait la terminer quand même à la main.

Maman a été cravatière pendant  plus de vingt ans. En 1969, quand on est arrivé à Eragny, elle travaillait toujours. A St Ouen, c’était encore un village, tout le monde se connaissait, ce n’était pas difficile pour ma mère de trouver ce travail. Il y avait beaucoup de cravatières à cette époque.

Au début des années 50, on pouvait changer de patron sans problème. Le premier essayait bien de nous retenir, mais comme on gagnait davantage chez le nouveau, il nous perdait du jour au lendemain, il n’avait plus qu’à trouver quelqu’un d’autre.  Il nous payait à la fin du mois.   Ce deuxième patron avait une toute une petite boutique à Paris, quand on rentrait là dedans on ne voyait que des cravates accrochées partout, au fond du magasin il y avait une trappe, on descendait dans la cave et là c’était l’atelier avec paquets de tissus et des grosses machines de découpage.

J’ai changé de patron en 1965. J’ai choisi de faire de la cravate de qualité. C’était payé nettement plus cher, mais on en faisait moins, douze ou quinze douzaines  la semaine. On nous les apportait, on n’avait pas à se déplacer. A ce moment là on avait cinq morceaux pour une cravate, trois morceaux comme les autres plus deux doublures. J’avais un gabarit. Je travaillais la soie, toujours la soie. C’est agréable à travailler. C’était pour des marques comme Jacques Fath, Ted Lapidus. Pendant des années il y a eu des tissus avec une ligne droite, il fallait que ça tombe bien. Le patron était un intermédiaire qui travaillait pour des maisons de Haute Couture.cravates de luxe

Cette activité présentait un avantage pour les femmes, on était chez soi, on pouvait s’occuper des enfants mais il fallait s’y tenir pour fournir un travail rentable.  Je me fixais un nombre d’heures par jour. Je travaillais toute la journée. Je commençais à 8.00 du matin jusqu’à midi. Je mangeais en 10 minutes, je travaillais jusqu’au soir 17h/18h et après le repas je repassais ce que j’avais cousu dans la journée.

Quand quelqu’un venait me voir, je me disais : » Je vais encore perdre deux heures, il faudra que je rattrape ce soir » car quand le patron venait, il fallait que les cravates soient finies. Mon mari faisait souvent la cuisine et la vaisselle le soir pour que je gagne du temps.

Je prenais le dimanche de repos quand même, s’il en restait, je repassais le dimanche matin. En principe le patron venait le mardi. Il ne contrôlait pas le travail fini, il emportait le paquet. Certaines, à Eragny travaillaient de jour comme de nuit et toute la famille s’y mettait.

Notre salaire était déclaré, j’avais une feuille de paye. C’était un vrai travail, pas très bien payé, (c’était plus ou moins un demi salaire d’usine pour 9h par jour, weekend compris). Les vacances étaient « incorporées » dans le prix. Quand on prenait nos vacances on n’était pas payé.

Pour moi, c’était juste un travail d’appoint, ça allait, ce n’était pas pour gagner ma vie.  J’ai fait ça pendant 22 ans. Ma mère un peu plus. Mon mari n’était pas très favorable mais c’était un apport pour payer notre maison.

J’ai arrêté en 76 mais cette activité a continué.

« L’autre jour j’ai essayé de refaire une cravate, j’ai mis la matinée!!!!!! »    Marie Thérèse DENIS  2 février 2012