Devoir de mémoire de Jean-Claude PERON.

Mardi 6 juin 1944, quelques minutes avant minuit en Angleterre, province du Lincolnshire, North Killingholme Airbase, six jeunes anglais de la R.A.F et un canadien de la R.C.A.F se dirigent vers leur avion bombardier, un Avro-Lancaster Mk1numéro de série ME556 immatriculé BQ-F qui a déjà 167 heures de vol au cours de missions à son actif.Lancaster

 Cet avion fait partie des 250 avions bombardiers Lancaster qui équipent le 550th Squadron du groupe n°1 Bomber-Command de la R.A.F depuis novembre 43. C’est aussi en janvier 44 que le 100th Squadron’s Flight devient le 550th Squadron de la R.A.F.

La météo est relativement bonne cette nuit là avec un plafond nuageux à    2500 m acceptable pour les missions de bombardement. Quand les sept membres d’équipage du Lancaster ME556 BQ-F sortent, en début de soirée, du briefing qui précède chaque vol, ils ont compris qu’ils ne partiront pas , ce soir ,bombarder une ville allemande comme Berlin, Brunswick, Leipzig, Nuremberg ou Duisbourg .De décembre 43 à fin mai 44, les villes allemandes avaient constitué le principal de leurs missions de bombardement.

Cette nuit, ils savent que ce sera la France la priorité des priorités,   et non pas l’Allemagne car depuis l’aube de cette journée historique, la bataille pour la libération de l’Europe occidentale a commencé sur les plages de Normandie. Le chemin qui mène à la libération future de l’Europe passe d’abord par La France.

Au soir de ce 6 juin, la situation est encore incertaine pour les troupes alliées au sol. Certes les Anglais, les Canadiens et les Français du commando Kieffer ont semble-t-il installé des têtes de pont déjà bien ancrées et avancent lentement dans le bocage normand. Mais dans le secteur américain, les choses vont mal. Le carnage subi par la 29th Division d’infanterie sur la plage d’Omaha depuis 6 h 30 a figé l’avancée des troupes américaines. Au soir du 6 juin, on se bat encore dans les dunes qui surplombent la plage sanglante. La situation est fragile et le terrain gagné sur l’ennemi est peu conséquent.

Pour le haut-commandement des forces alliées il faut empêcher coute que coute l’acheminement des renforts allemands en Normandie pour ne pas voir la progression des troupes libératrices stoppée et coupée en deux.

Mercredi 7 juin, 0h 14, le Lancaster ME556 BQ-F, lourdement chargé de bombes destructrices, s’arrache difficilement du sol malgré la puissance maximale de ses quatre moteurs et rejoint quelques minutes plus tard la formation en route pour la France.

L’officier-pilote Tyrrell Michael John Shervington, 20 ans, qui est aux commandes, a maintenant stabilisé son appareil à la bonne altitude et surveille attentivement les autres avions qui l’accompagnent en formation serrée.

L’officier-navigateur canadien John Robert Mawhinney, 27 ans, consulte ses cartes. C’est lui qui a indiqué au pilote la route à suivre. Cette nuit, cap sur Achères, localité de Seine et Oise située à l’ouest de Paris et à 650 km environ de leur base de départ. Lui et Shervington ont calculé que dans deux heures ils ne seront pas loin de leur objectif principal, la gare ferroviaire, véritable nœud de communication pour le transport des renforts allemands en direction de la Normandie. La gare d’Achères et la région où elle se trouve ont déjà subi des bombardements intenses depuis le mois d’avril 44. Les populations civiles prises sous ce déluge de feu souffrent beaucoup.

Mais le haut-commandement allié pense sans doute avec raison que la destruction totale de cette voie de communication contribuera à l’accélération de l’avancée de ses troupes au sol, engluées en ce moment dans le bocage normand.

Quant au sergent mécanicien Albert Small, 35 ans, il est très attentif à la régularité du doux ronronnement des quatre moteurs Rolls-Royce Merlin de 1460 ch qui propulsent le Lancaster vers son objectif à la vitesse de 450 km/h environ.

Le sergent-radio Ernest Ronald Hall ajuste les fréquences de communication tandis que le sergent-bombardier Kenneth Raymond Ansell, 22 ans, espère que les bombes qu’il va larguer dans moins de deux heures maintenant, atteindront toutes leurs objectifs.

Les deux autres membres de l’équipage, les sergents-mitrailleurs Ronald George Dennet, 21 ans, et Alan Curnow Griffiths, 19 ans, ne relâchent pas une seconde leur attention. Ils sont chargés de la sécurité des hommes et de l’avion au cas où ils subiraient une attaque aérienne venant de la part des avions-chasseurs de la Lutwaffe qui rôdent encore en cette nuit du 7 juin 44 dans le ciel de France.

A cet instant, ces sept hommes courageux ne savent pas qu’il leur reste moins de deux heures à vivre.

Plaque du Commonwealth

 Pendant tout le temps que dura ce dernier voyage qui les conduisit vers la mort, peut-être ont-ils pensé à leurs proches, à leurs amis, à leurs camarades, à la vie après la guerre.

 A.C Griffiths pensa certainement à ses parents Ivor-Thomas et Doris-Louise, à sa ville natale de Cardiff. Il espérait peut-être devenir un de ces solides rugbyman qui font honneur au Pays de Galle.

 J.R Mawhinney, originaire de New Westminster en Colombie Britannique, était sans doute impatient de retrouver son épouse Rose Adèle, sa mère Bénita-Sarah et son père William-Vint restés au Canada.

T.M.J Shervington, tout en pilotant son avion Lancaster en direction d’Achères revoyait certainement les promenades de son enfance, accompagné de son père Tyrrell-Mildmay et de sa mère Helen-Molly dans les rues et les parcs de sa ville de Richmond dans le Surrey. Il n’imaginait pas qu’Helen-Molly viendrait, elle aussi, près d’Achères, à Eragny sur Oise, pour se recueillir sur ce qu’elle avait de plus cher au monde, son fils Tyrrel-Michael-John.

R.G Dennet, originaire de Timperley dans le Cheshire, dès son retour à la vie civile, promettrait à ses parents Edward et Doris de ne plus toucher une mitrailleuse de son existence.

A. Small, né à Blackburn et habitant Clayton-le-Moors dans le Lancashire, fils de James et Margaret, avait hâte de retrouver son épouse Mabel pour continuer la vraie vie.

K.R Ansell, le bombardier de l’équipage, espérait sans doute de tout son coeur que ses parents Robert et Grace, restés à Thorpe dans le Norfolk ne recevraient jamais sur la tête les mêmes bombes que celles qu’il allait bientôt larguer sur la gare d’Achères en espérant provoquer le plus de dégâts matériels possibles.

Quant à E.R Hall, il  ne pensa certainement pas un seul instant que son nom serait un jour présent sur le mur du mémorial de Runnymede, au sud ouest de Londres, dans le Surrey et qui répertorie les aviateurs sans sépulture, parce qu’on n’aurait jamais retrouvé son corps après sa mort.

Les sept compagnons volant vers la mort pensaient-ils aussi à ces moments où ils firent connaissance durant les six mois de formation qu’ils avaient suivis à  Watlham près de Grimsby avant leur incorporation dans le 550th Squadron de la R.A.F basé à North-Killingholme à partir de mars 43 et dissout en octobre 45 après avoir effectué 190 missions, perdu 71 appareils Lancaster et des centaines d’hommes.

T.M.J Shervington, l’officier-pilote, a certainement annoncé à ses hommes et plus particulièrement à K.R Ansell, le bombardier de l’équipage, de se tenir près car l’objectif était tout proche. Le Lancaster volait, à ce moment là, à une altitude peu élevée car les Britanniques effectuaient leurs missions de nuit à faible hauteur contrairement aux Américains qui eux bombardaient souvent de jour et à très haute altitude.

D’après l’historien François Boulet (p 362 et 363 de son livre « Leçon d’histoire de France » St Germain en Laye), la gare d’Achères fut touchée par les premières bombes le 7 juin à 2h 40 du matin et un avion fut abattu quelques minutes avant au-dessus de la forêt.

Pour sa part, l’historien Jean Lacassie dans son livre intitulé «  Il était une fois un bois » , paru en décembre 1997 aux éditions Etannets, affirme d’après les témoignages de plusieurs habitants de Cergy présents à l’époque du drame, que le Lancaster ME556 BQ-F fut touché de plein fouet par la « Flake » allemande (défense anti-aérienne) située sur le terrain de manoeuvres militaires de Cergy. Une grande partie de la queue de l’appareil, renfermant encore le corps du mitrailleur Griffith, s’abattit donc sur la commune de Cergy, à un endroit situé à l’emplacement de l’ancien lieu-dit « les Dessous des Basses-Touleuses », à mi-distance entre le chemin des Patis et le chemin du Bord de l’Eau (Oise). Quant au reste de l’appareil, il explosa littéralement au-dessus d’Eragny sur Oise, projetant les corps de cinq autres membres de l’équipage ainsi que les débris de l’appareil de 32 tonnes en différents endroits du village. Une des bombes que contenait le bombardier tomba sur l’église de la commune, la détruisant en grande partie tandis que le corps d’Ernest Hall tombait vraisemblablement dans l’Oise et ne fut jamais retrouvé.

Destruction de l'église Saint Germain

Les autres avions poursuivront à bien leur mission jusqu’à la gare d’Achères mais au retour en Angleterre tous constatèrent qu’il y avait dans la formation de vol un espace libre, celui laissé par la disparition du Lancaster ME556 BQ-F et de son équipage.

Aujourd’hui, 65 années ont passé. Notre pays et une grande partie de l’Europe vivent dans la paix.

Albert, Kenneth, Ronald, Tyrrell, John et Alan avaient 35, 22, 21, 20, 27 et   19 ans. Ils reposent tous les six dans le carré militaire n° 990244 des Soldats du Commenwealth du cimetière d’Eragny sur Oise. Seul Ernest Hall, le sergent-radio de l’appareil dont le corps ne fut jamais retrouvé, ne repose pas auprès de ses camarades enterrés sur le territoire de notre commune.

Tombes des aviateurs alliés      Tombes des aviateurs alliés aujourd'hui

                                                                                                              

N’oublions jamais le sacrifice de ces hommes et de bien d’autres qui ont donné leur vie pour chasser la barbarie nazie il y a 65 ans.

Service de l'état civile des sépultures militaires

Ce récit est le fruit de recherches effectuées par Jean-Claude PERON, membre de l’Association Mémoires d’Eragny